28/05/2006
L’acquisition d’expérience : ancienneté ou intelligence ?
Je vous communique un article rédigé par Patrick Bouvard pour Kiosque PME en Mars 2006. Je trouve la réfléxion intéressante, dans le sens où il explique que l'expérience ne rime pas forcément avec ancienneté. Il dresse un tableau assez juste je trouve, sur les fondements de l'expérience, leurs dérives (entre autre, faire des généralités et s'imaginer que le schéma vécu dans une entreprise s'applique ailleurs...).
L’expérience est une des composantes fondamentales du professionnalisme. Rappelons que l’on appelle « professionnalisme » la maîtrise des relations entre les causes et les effets d’une action, quelle qu’elle soit, qui en garantit la reproductibilité et le perfectionnement dans le temps. Les causes en question recouvrent évidemment des compétences techniques, mais aussi financières, humaines, organisationnelles, conjoncturelles et contextuelles. On peut retrouver ces composantes, à un degré ou à un autre, à n’importe quel niveau de l’entreprise.
Une composante du professionnalisme
Le professionnalisme vise donc une véritable gestion globale de tous les aspects d’une action, en mesurant avec justesse la proportion qui convient à chacun, comme un grand cuisinier pèse et apprête chacun des ingrédients pour réussir un plat.
La connaissance et l’extension du savoir ne suffisent donc en rien à ce qui relève d’un art : il y faut l’expérience. Elle transforme des connaissances générales ou spécifiques en compétences pratiques. Elle intègre les sources de contingence matérielle et humaine que la théorie ne saurait contenir, même sur un plan strictement technique.
Ancienneté ne veut pas forcément dire expérience
De manière assez étonnante, certaines personnes semblent acquérir très vite de l’expérience, profitant à plein de ses « leçons », comme on dit, alors que d’autres reproduisent indéfiniment les mêmes erreurs. C’est qu’il y a une différence entre « faire des expériences » et « acquérir de l’expérience ».
Au risque de choquer, il ne suffit absolument pas d’occuper un poste depuis de longues années pour avoir une grande expérience ! Si le comportement professionnel n’intègre pas le souci d’analyser, par exemple, les échecs et les réussites, les erreurs et opportunités, il est possible d’exercer sans rien apprendre ! L’expérience doit être travaillée et réfléchie pour être fructueuse.
Qu’est-ce que l’expérience ?
L’expérience est, à part entière, un mode de constitution de la connaissance, par lequel nous tirons les leçons du vécu, que ce vécu soit individuel ou collectif, passé ou présent. Ces connaissances structurent en grande partie notre système de représentations. Elles orientent, à notre su ou à notre insu, nos choix et nos décisions, nos actions et nos réactions, notre savoir-faire et notre savoir être.
Dans la science, la théorie précède toujours l’expérience, et même la dirige. La modélisation est toujours première, même si on n’en maîtrise pas tous les tenants. Transposer cette méthode dans le domaine socioprofessionnel s’appelle la technocratie ; on en connaît les avatars !
Acquérir de l’expérience c’est accepter que le vécu soit un vrai principe de connaissance, même si dans nombre de cas nous pensons et agissons en fonctions de principes que nous n’avons pas nous-mêmes vécus. Nous pouvons en effet prendre nos décisions en fonction d’a priori plus ou moins élaborés, ou en prenant pour acquises des assertions qui nous viennent des autres ; ou d’un enseignement scolaire, professionnel ou universitaire.
En fait, l’expérience humaine et professionnelle suit exactement le chemin inverse de la théorie. Elle ne part plus d’une connaissance générale pour l’appliquer aux cas particuliers, elle part des cas concrets effectivement rencontrés pour en tirer une connaissance appropriée. Ce qui ne veut pas dire que les connaissances théoriques soient inutiles, loin de là ! Cette démarche complexe s’appelle « l’induction ».
Quel est le processus de l’acquisition d’expérience ?
Au niveau du raisonnement, la logique inductive consiste en une généralisation intelligente et prudente des liens que le vécu nous livre : si A et B ont été plusieurs fois liés, dans les faits, d’une certaine façon, nous en concluons qu’ils seront toujours – ou le plus souvent – liés de la même façon. Ainsi tirons-nous de ce que nous vivons et observons, qui est toujours particulier, circonstancié et ponctuel, des règles générales qui prétendent à une valeur universelle. L’ensemble des dictons et proverbes en sont un exemple ; les leçons de l’Histoire en sont un autre ; nombre de propositions que nous tenons pour vraies également. C’est de cette façon que nous tirons les enseignements de nos réussites et de nos échecs. C’est encore de cette façon que nous formons et réformons peu à peu, au fil du temps, notre système de représentations, à partir duquel nous pensons et agissons :
* « Avec ce client, il faut s’y prendre de cette manière…
* « Il vaut mieux attendre qu’être attendu… »
* « Il faut donner pour recevoir… »
* « Ce propos passe mal auprès de l’opinion… »
* « On a toujours des surprises avec ce type de matériel… »
* Etc...

Nombre de comportements professionnels sont conditionnés par des processus inductifs (relations clients/fournisseurs ; modes de communications ; styles de management ; modèles d’organisation et de gestion ; conduites de projets…etc.). Et il en va de même pour nombre de comportements individuels ou sociaux. Il importe donc d’en comprendre la nature et la portée.
Attention aux fausses pistes !
Il importe également d’en saisir les limites, de façon à ne pas opérer de généralisations abusives. Car il est aussi possible de transformer en certitudes, par le biais d’une pseudo expérience, des constats trop rapides. En matière d’expérience aussi il faut faire preuve de professionnalisme, c'est-à-dire maîtriser les relations entre les causes et les effets.
C’est une maîtrise qui peut s’acquérir, d’une part en dominant correctement le raisonnement qui la sous-tend, et qui demeure habituellement peu conscient ; d’autre part en remettant régulièrement en cause nos certitudes pour les « frotter » au concret ; cela permet de les confirmer, de les modifier ou de les infirmer au fil du temps. Ainsi l’expérience n’est-elle pas statique, mais devient-elle un apprentissage permanent.
L’ennemi de l’expérience : l’habitude
Nous l’avons compris : l’expérience repose sur la mise en œuvre répétée d’actions professionnelles instaurant une disposition permanente, acquise progressivement, au fil du temps, à effectuer un travail avec facilité et pertinence. Ainsi, lorsque n’interviennent pas de données techniques nouvelles, l’expérience rend l’individu de plus en plus apte à réaliser ce qu’il entreprend. Le savoir-faire permet une nécessaire et importante économie de la réflexion : nous pouvons accomplir des tâches sans y penser. Le corps, l’organisme, n’a plus besoin de savoir comment il s’engage dans le travail, il l’effectue presque « inconsciemment ». L’habitude représente ainsi un gain de temps considérable et une maîtrise de l’activité.
Mais paradoxalement, à travers la cristallisation de l’expérience en habitudes, un professionnel peut devenir moins conscient de la façon dont il travaille. En effet, la réalisation de travaux coutumiers atténue la conscience de leur maîtrise. Il est communément constatable que dominer une activité, effectuer un travail avec grande expérience, conduit souvent à ne plus s’interroger sur ses difficultés, à ne plus observer le contexte où il s’exécute. Si l’on s’enferme dans ses habitudes, on comprend mal les problèmes rencontrés par les autres pour aborder le même travail et l’on évalue difficilement les évolutions techniques qu’il conviendrait éventuellement de prendre en compte.
L’intelligence aux commandes de l’expérience
Le savoir faire devient alors une répétition ; l’habitude empêche la compétence de s’exprimer et de se réaliser pleinement dans un dialogue avec les autres et dans une recherche constante des adaptations à réaliser.
C’est pourquoi si l’habitude correspond souvent à une large expérience professionnelle, elle est parfois synonyme d’une certitude trop importante sur son savoir pour permettre le développement de la communication avec les autres. L’absence de tout questionnement, de toute remise en cause devient alors le frein principal à la dynamique d’innovation qui fait normalement partie du professionnalisme avéré.
La vertu de l’expérience est donc l’intelligence toujours ravivée de ce que nous faisons au quotidien. Mais contrairement à ce que l’on peut penser, ça ne se fait pas tout seul.
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